Un grain de sable de quatre francs peut-il gripper une machine de 489 milliards ? L'introduction d'un droit fixe sur les paiements électroniques redessine brutalement la carte du commerce numérique camerounais. Entre quête de recettes et fluidité des échanges, l'équation se complexifie pour les 24 millions de comptes actifs.
Depuis 2022, la fiscalité des paiements électroniques s’est durcie. La loi de finances n° 2021/026 a instauré une taxe de 0,2 % sur chaque transfert et chaque retrait via mobile money. Cette taxe ne vise pas le niveau de richesse, mais la fréquence des transactions : plus l’argent circule, plus l’on paie.
À l'aube de 2026, le marché a dû intégrer la double peine instaurée un an plus tôt : un droit fixe de 4 F.CFA s'ajoutant au taux proportionnel de 0,2 %. En parallèle, les opérations liées aux jeux et aux loisirs sont taxées à 1 % (Loi n° 2024/013, circulaire MINFI du 31 décembre 2024). Concrètement, cela signifie par exemple : 4 F.CFA de taxe sur une très petite opération, ou 20 FCFA sur un paiement de 10 000 FCFA. Le montant fixe est peu visible sur les gros paiements, mais pèse fortement sur les micro-transactions.

Cette structure fiscale modifie les comportements. Les clients ont tendance à regrouper leurs achats en un seul paiement pour lisser le coût fixe. De leur côté, les micro-commerçants privilégient les rails marchands où les frais restent plus faibles. Au final, les petits montants subissent une pression fiscale proportionnellement plus forte, tandis que les gros volumes absorbent et diluent ce coût.
L’élasticité-prix joue à plein.
Sur une transaction de 500 F.CFA, le prélèvement total est de 5 F.CFA : 1 F.CFA de taxe proportionnelle + 4 F.CFA de forfait, soit un taux effectif de 1 %.
Sur 10 000 F.CFA, le même schéma produit un taux effectif de 0,24 % seulement.

Cette arithmétique pénalise proportionnellement les petits montants. Les usagers réagissent : ils réorientent leurs flux vers d’autres rails de paiement. Wallets bancaires, cartes prépayées et intégrateurs fintech comme Maviance ou Diool récupèrent une partie des transactions qui quittent le mobile money classique.
Les opérateurs, eux, ajustent leurs offres. Ils proposent des solutions hybrides qui réduisent l’exposition fiscale tout en respectant des exigences KYC de plus en plus strictes imposées par l’ART (Loi 2010/013) et les règlements BEAC/CEMAC (Règlement n° 04/18). En parallèle, le cadre prudentiel se renforce : agréments obligatoires, traçabilité accrue. La fiscalité devient à la fois une source de recettes et un instrument de surveillance et de contrôle du système.
Pour les décideurs publics, l'équilibre est délicat. Une charge fiscale trop lourde sur les petits montants menace directement l'inclusion financière, qui repose aujourd'hui sur 24,86 millions de comptes actifs (BEAC, fin 2023).
Des solutions existent pour limiter cet impact sans réduire les recettes de l'État, comme l'instauration de seuils minimums ou d'exonérations ciblées.
Les commerçants, eux, s'adaptent : soit par un affichage transparent des frais, soit en intégrant la taxe de 1 % directement dans les prix (notamment pour les loisirs).
Tout l'enjeu réside dans ce paradoxe : taxer les transactions pour financer l'infrastructure, sans pour autant bloquer la fluidité d'un marché estimé à 489,5 milliards F.CFA en 2025. Chaque contrainte compte, car chaque franc prélevé modifie les circuits de l'argent.
