Un chauffeur partenaire Yango à Douala verse 75 000 FCFA de recette hebdomadaire à son partenaire de flotte, chaque lundi avant midi, sans exception. Ce chiffre, tiré d'un contrat type signé avec la société CYCY Invest, résume la réalité d'un statut qui se présente comme une opportunité numérique flexible, mais qui ressemble, dans les faits, à une subordination sans filet. Au Cameroun, les plateformes de mobilité comme Yango, Bolt et Gozem ont ouvert un canal de revenu accessible à des milliers de conducteurs. Le cadre contractuel, lui, reste flou sur l'essentiel : protection sociale, partage des risques, recours en cas de litige.
La terminologie de « partenaire » ou de « champion » employée par les applications dissimule une relation unilatérale. Les conditions générales d'utilisation excluent systématiquement toute relation de subordination salariale. Aucune cotisation n'est versée à la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale, ni pour la retraite, ni pour les accidents du travail, alors que l'exposition au risque routier est quotidienne. Les suspensions de compte, décidées unilatéralement en cas de baisse du taux d'acceptation ou de notation, ne laissent au conducteur aucune possibilité concrète de recours. Cette précarité contractuelle s'inscrit dans une tendance plus large que l'économie à la tâche fait peser sur le marché de l'emploi camerounais, documentée par ECONUMA, où la flexibilité technologique se paie souvent en garanties sociales absentes.

Sur le plan financier, l'équation reste serrée. Un chauffeur VTC à plein temps, exploitant une berline sur 26 jours, génère un chiffre d'affaires brut mensuel moyen compris entre 900 000 et 1,3 million de FCFA. La commission plateforme, autour de 18 %, prélève 180 000 FCFA. Le carburant absorbe à lui seul 450 000 FCFA, soit 45 % du chiffre d'affaires, devant l'internet, le lavage et la provision d'entretien. Le revenu net disponible tombe alors entre 250 000 et 300 000 FCFA, à partager le cas échéant avec le propriétaire du véhicule. Quand le conducteur loue sa voiture, ce solde chute sous les 150 000 FCFA mensuels, l'obligeant à multiplier les heures de conduite. Sur Gozem, chaque course mobilise par ailleurs jusqu'à 30 à 40 minutes une fois comptabilisés le trajet d'approche, l'attente gratuite de près de dix minutes et la marge accordée au client, ce qui rogne directement la rentabilité horaire.
Le segment des moto-taxis, qui assure plus de 61 % des déplacements quotidiens à Douala, vit une transition différente : celle de l'électrification, désormais arrimée à un projet d'inclusion financière. La startup camerounaise Bee Group, fondée par l'ingénieur Patrick Timani, a investi 610 millions de FCFA aux côtés du constructeur chinois Tembo pour déployer des engins électriques et des stations de swap de batterie à Douala, Yaoundé, Bertoua et Bafoussam. Un partenariat noué avec l'institution de microfinance Advans transforme ces deux-roues en actifs bancarisables : le revenu généré, mieux tracé et plus prévisible grâce à la baisse des charges de carburant, sert désormais de base à des conducteurs jusque-là exclus du crédit formel pour accéder à un financement adapté. Le calcul énergétique reste l'argument central de cette bascule : une moto thermique consomme environ 6 000 FCFA de carburant par jour, contre 1 600 FCFA de swap batterie pour l'électrique, soit une économie mensuelle proche de 114 400 FCFA, accompagnée par l'exonération du droit d'accise prévue par la Loi de Finances 2025.
Face aux marges compressées par les multinationales étrangères, une alternative locale émerge aussi du côté des plateformes de réservation. Malambi, startup basée à Douala, applique un taux de commission fixe de 15 % sur son application Taximan, contre 18 à 25 % chez Yango ou Gozem, soit un gain net immédiat de 3 à 10 points de rentabilité pour le conducteur. L'entreprise a conçu et breveté ses propres boîtiers de géolocalisation et ses dashcams embarquées, assemblés localement, et héberge l'intégralité de ses données sur des serveurs camerounais, contre des temps de latence vers des clouds étrangers qui dépassent souvent 250 millisecondes. Ce choix réduit la dépendance aux infrastructures étrangères et répond à un enjeu juridique réel : en cas d’accident ou d’enquête, l’accès aux enregistrements vidéo peut être freiné par des procédures transfrontalières longues.
L'État camerounais encadre désormais ce secteur par un triptyque réglementaire : la licence S10 quinquennale, l'autorisation ministérielle annuelle, et un prélèvement fiscal numérique de 1 % sur chaque transaction. Les contrôles routiers de mai 2026 ont immobilisé des véhicules opérant sans ces titres. Cette mise en conformité progressive, conjuguée à l'électrification des deux-roues, à l'ouverture du crédit bancaire via Advans et à l'émergence d'opérateurs souverains comme Malambi, dessine un secteur en transition. Reste à savoir si cette transition profitera durablement au revenu net du conducteur, ou si elle se limitera, comme souvent, à reporter la charge des risques sur celui qui tient le guidon.
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