À Yaoundé comme à Douala, l'application qui hèle un taxi n'affiche jamais le logo noir d'Uber. La guerre mondiale des super-apps de mobilité a pourtant atteint l'Afrique centrale, mais selon des règles que le géant américain refuse de jouer, tandis que Bolt opère discrètement et que Yango multiplie les accrocs avec l'État camerounais. Cette absence n'est pas un oubli. Elle révèle une cartographie précise des ambitions et des aversions des multinationales de la mobilité face à un marché redevenu souverain. En 2026, la loi de finances camerounaise et la régulation des transports redessinent les règles du jeu, et chaque acteur mondial y répond selon sa propre tolérance au risque.

Uber a changé de doctrine. Sous la pression de ses actionnaires, l'entreprise a abandonné la croissance à tout prix pour une allocation de capital sélective, réservée aux marchés à la fiscalité stabilisée et à la gouvernance lisible. L'Égypte, le Kenya et l'Afrique du Sud absorbent ses investissements ; le Cameroun, jugé imprévisible, reste hors radar. Les batailles juridiques avec les syndicats de taxis et le risque d'un redressement fiscal soudain pèsent plus lourd, dans son calcul, que la promesse d'un marché urbain en expansion. L'entrée en vigueur de la taxe sur la Présence Économique Significative, analysée en détail par ECONUMA, n'a fait que confirmer cette prudence : trois pour cent du chiffre d'affaires prélevés sur les plateformes étrangères sans présence physique, un signal clair adressé aux investisseurs hésitants.

DiDi, le rival chinois soutenu par SoftBank, a suivi un chemin inverse. Après un échec retentissant en Afrique du Sud en 2022, fermé un an après son lancement, l'entreprise a rapatrié ses capitaux vers l'Amérique latine, où elle détient près de la moitié du marché du VTC. La pression de l'Administration du Cyberespace de Chine sur ses pratiques de données a achevé de geler ses ambitions internationales. L'Afrique centrale n'a jamais figuré dans ses priorités de relance.

Bolt, lui, avance sans bruit. L'estonien finance son expansion africaine à hauteur de 500 millions d'euros, maintient une présence active à Douala et à Yaoundé, et a lancé ses services à Kinshasa en 2024 avec une politique de commissions nulles pendant six mois. L'électrification de ses flottes à Lagos confirme une stratégie de long terme, loin de la confrontation politique frontale qui mine ses concurrents.

Yango occupe une position plus ambiguë. Filiale africaine du groupe russe Yandex, présente au Cameroun depuis novembre 2021, la plateforme se définit comme un fournisseur d'information, non en tant que compagnie de transport, pour échapper aux obligations classiques. Ce postulat juridique lui vaut des sanctions répétées. Le 15 mai 2026, le ministère des Transports a infligé une amende de 2,5 millions de FCFA à la plateforme, accusée de promouvoir le transport clandestin, et a sanctionné six chauffeurs partenaires. Yango réplique en investissant 150 millions de dollars pour conquérir dix nouveaux marchés africains, en misant sur les villes secondaires, à l'image de Bafoussam, loin des syndicats puissants des capitales.

Face à cette pression fiscale et réglementaire, la mobilité seule ne suffit plus. Gozem, fondée au Togo et présente au Cameroun, au Gabon et au Congo-Brazzaville, a transformé son offre de motos-taxis en écosystème complet : livraison, micro-crédit, portefeuille numérique interconnecté au Mobile Money. Soutenue par un tour de financement de 30 millions de dollars, l'entreprise dispose d'une assise que des plateformes strictement locales, telles Easy Ride ou Klandoo, n'ont pas les moyens de répliquer face à la même fiscalité. Cette diversification, proche de la maturité du Mobile Money camerounais décrite par ECONUMA, dilue le coût d'acquisition d'un client sur plusieurs revenus et amortit les chocs réglementaires qui frappent les VTC classiques.

La loi sur la protection des données personnelles, entrée en vigueur le 23 juin et détaillée par ECONUMA, ajoute une contrainte supplémentaire : des amendes jusqu'à un milliard de FCFA pour toute fuite de données, un risque que seules les plateformes les mieux capitalisées peuvent absorber. Le marché camerounais de la mobilité n'oppose plus simplement des chauffeurs à des algorithmes. Il confronte des doctrines d'entreprise à une souveraineté retrouvée. Uber observe, DiDi a renoncé, Bolt avance en silence, Yango négocie sous contrainte, et Gozem mise sur la diversification pour durer.

Le projet régional Pro Meet Up, qui prévoit un corridor logistique reliant Douala, N'Djamena, Bangui et Port-Gentil, pourrait offrir à l'Afrique centrale la masse critique qui lui manquait. Reste à savoir laquelle de ces stratégies survivra au prochain durcissement fiscal, et si l'État camerounais maintiendra ce cap entre ouverture numérique et contrôle assumé.