Le 12 mai 2026 à Paris, Orange et six partenaires ont officialisé le projet « Via Africa » : un câble sous-marin atlantique destiné à relier l'Europe à l'Afrique du Sud en longeant la façade ouest du continent. L'annonce intervient deux ans après l'une des pannes les plus graves de l'histoire de l'internet africain et ce calendrier n'est pas un hasard.
Le 14 mars 2024, un glissement de terrain sous-marin au large de la Côte d'Ivoire avait sectionné simultanément quatre câbles critiques : ACE, SAT-3, WACS et MainOne. Treize pays avaient basculé dans un blackout numérique partiel, les paiements mobiles, les services bancaires et les opérations gouvernementales paralysés en quelques heures. La catastrophe avait exposé un défaut de conception structurel : des câbles théoriquement distincts convergeaient physiquement dans un même couloir à haut risque géologique, le canyon dit « Trou Sans Fond », au sud d'Abidjan. Via Africa se positionne comme la réponse directe à ce péché originel infrastructurel et c'est exactement là que commence l'analyse sérieuse.
Un consortium ouvert, un tracé atlantique, une ambition de résilience.
Le projet fonctionne selon un modèle « open cable » : chaque membre co-investit, partage les coûts et participe à la gouvernance de l'infrastructure. Orange en est le pivot, accompagné de Sonatel (Sénégal), Orange Côte d'Ivoire, Silverlinks (branche wholesale du groupe Axian), GUILAB (Guinée), International Mauritania Telecom et Canalink. Le câble prendra racine au Royaume-Uni, en France et au Portugal, puis fera escale aux Îles Canaries, en Mauritanie, au Sénégal, en Guinée, en Côte d'Ivoire et au Nigeria avant de rejoindre l'Afrique du Sud. Un appel d'offres pour le fabricant-poseur sera lancé après la finalisation de l'étude de faisabilité technico-économique. Le consortium reste ouvert à de nouveaux membres.
Ce tracé atlantique vise précisément à éviter les zones de concentration géologique qui ont mis à genoux les câbles de 2024. Mais les détails du tracé optimal restent en cours d'arbitrage et si des contraintes de coût poussent le consortium à emprunter des segments proches des infrastructures existantes, l'argument de la résilience s'effondre immédiatement. C'est le premier angle mort du projet.
Via Africa dans un marché transformé par les hyperscalers.
Le paysage concurrentiel a radicalement évolué depuis l'époque des grands consortiums d'opérateurs. Google a mis en service Equiano en 2023 avec une technologie SDM (Space Division Multiplexing) offrant une capacité vingt fois supérieure à celle des câbles précédents. Meta et son consortium 2Africa ont rendu opérationnel en 2025 le câble le plus long du monde, long de 45 000 km, formant une boucle complète autour du continent et affichant une capacité atteignant 180 Tbps. Amazon, Google, Meta et Microsoft contrôlent désormais plus de 70 % de la capacité des câbles transcontinentaux mondiaux. Via Africa constitue une tentative de contrepoids européen et africain face à cette hégémonie de la Silicon Valley sur la couche physique d'Internet. Le modèle en consortium offre une forme de copropriété de l'actif aux partenaires africains, ce que ne permettent pas les câbles 100 % privés des hyperscalers. Mais ce modèle a un coût : les consortiums sont structurellement plus lents à décider qu'une entité unique. L'affaire ACE au Liberia a illustré ce risque. Via Africa devra démontrer une gouvernance plus agile que ses prédécesseurs.
Les angles morts que le communiqué de presse ne mentionne pas.
Construire un câble sans sécuriser la capacité de réparation est une aberration stratégique. Moins de 100 navires câbliers opèrent à l'échelle mondiale, trois seulement desservent l'Afrique, et le Léon Thévenin, l'unique navire basé sur le continent est régulièrement mobilisé pour des missions lointaines. En 2024, les premières réparations n'avaient pu démarrer que trois semaines après l'incident. Pour une économie numérique ouest-africaine estimée à 150 milliards de dollars par an, ce délai est inacceptable. Le consortium Via Africa n'a annoncé aucun engagement sur ce point.
Construire un câble sans garantir la capacité de réparation est une erreur stratégique. Moins de 100 navires câbliers opèrent dans le monde, seulement trois desservent l'Afrique, et le Léon Thévenin, l'unique navire basé sur le continent, est souvent mobilisé pour des missions lointaines. En 2024, les premières réparations n'ont pu commencer que trois semaines après l'incident. Pour une économie numérique ouest-africaine estimée à 150 milliards de dollars par an, ce délai est inacceptable. Le consortium Via Africa n'a pris aucun engagement à ce sujet.
Le câble s'arrête à la plage. Le véritable goulot d'étranglement de la connectivité africaine se situe entre la station d'atterrissage et l'utilisateur final : sabotages de fibre au Nigeria, coupures lors de travaux routiers, absence de redondance entre pays voisins. Sans investissement simultané dans l'infrastructure de réseau terrestre, le projet "Via Africa" d'Orange, destiné à relier les capitales d'Afrique de l'Ouest via le projet Djoliba, pourrait se limiter à une connectivité sous-marine performante sans liaison efficace avec l'intérieur des pays. Enfin, la question tarifaire reste entière : le doublement de la bande passante peut théoriquement réduire les prix du haut débit de 14 à 21 %, mais cet effet est le plus faible en Afrique par rapport à toutes les autres régions du monde. Le coût de l'internet africain (environ 20 % du revenu mensuel moyen en Afrique subsaharienne) est déterminé par les monopoles terrestres locaux et les taxes de licence, non par la capacité sous-marine. Sans régulation imposant l'accès partagé aux stations d'atterrissage, les gains resteront dans les comptes des opérateurs dominants.
Ce que Via Africa signifie concrètement pour l'Afrique de l'Ouest.
Orange gère 18 pays et 175 millions de clients africains. Le plan stratégique « Trust the Future » (2026-2028) reconnaît explicitement que le câble ne vaut rien sans les compétences pour exploiter les données qu'il transporte. Le réseau des Orange Digital Centers passera de 50 à 100 centres, avec un objectif de 3 millions de jeunes formés aux métiers du numérique d'ici 2030. La plateforme Max it vise des modèles d'IA en langues locales africaines. Via Africa est moins un câble qu'un pari sur un écosystème : infrastructure, distribution, talents et régulation doivent avancer de front. La bande passante atlantique ne comblera pas à elle seule quatorze ans de sous-investissement dans le dernier kilomètre.
Sources : Clubic.com (annonce Via Africa, 12 mai 2026) · Orange Group (plan Trust the Future 2026-2028) · Africa Infrastructure Platform (AIP, rapport bancabilité 2026) · Analyse stratégique Via Africa (rapport interne, mai 2026) · econuma.com
