Le 12 août 2026, à Limbe, l'ANTIC, agence publique des technologies de l'information, a réuni cent producteurs agricoles du Sud-Ouest et quatorze startups issues de la Silicon Mountain pour un forum sur l'agriculture numérique. En marge de l'événement, le professeur Ebot Ebot Enaw, directeur général de l'agence, a posé aux fondateurs une question qui vaut diagnostic : qu'est-ce qui empêche vos solutions de fonctionner ? Pas « savez-vous coder ». Pas « avez-vous des idées ». Ce qui bloque. Vingt ans après les premières lignes de code écrites à Buea, l'écosystème du mont Fako n'a plus à prouver qu'il existe. Il doit prouver qu'il fabrique des entreprises.

Silicon Mountain désigne le tissu technologique né autour de Buea, capitale du Sud-Ouest et siège de la première université de tradition anglo-saxonne du pays. Le nom, contraction de Silicon Valley et du mont Fako, a été employé publiquement pour la première fois par l'entrepreneure Rebecca Enonchong lors du BarCamp Cameroon 2013, au Catholic University Institute of Buea. L'histoire commence pourtant plus tôt, vers 2006, quand de jeunes développeurs troquaient des réparations de matériel contre du temps de connexion.

De cette bande sont sortis PassGCE, première plateforme en ligne des résultats du GCE, fermée par l'administration, puis AfroVisioN Group, autour de Mambe Churchill Nanje et de Fua Tse. En 2010, ActivSpaces ouvrait le premier incubateur technologique du pays, et la SMCON fédère la communauté chaque année depuis 2015. Le numérique pèse aujourd'hui un peu plus de 5 % du produit intérieur brut camerounais selon l'International Trade Administration américaine, un ordre de grandeur déjà documenté par ECONUMA, où les ambitions numériques croisent les réalités du terrain.

Le forum de Limbe nomme le marché réel. L'agriculture a représenté 18,5 % du produit intérieur brut camerounais en 2024, contre 17,1 % l'année précédente, et les pertes après récolte atteignent environ 40 % pour certaines productions, selon la FAO en mars 2026. L'ANTIC rappelle que plus de 2,8 millions de personnes subissent une insécurité alimentaire sévère. Voilà le gisement : le stockage, le transport, la traçabilité, l'accès au marché. Le professeur Ebot Ebot Enaw cite la gestion intelligente des chaînes d'approvisionnement parmi les réponses possibles, une filière déjà pratiquée au Cameroun, à l'image de Camtrack dans la télématique et la gestion de flotte.

Chaque samedi, ECONUMA présente un bâtisseur de l'écosystème numérique camerounais. Le #SamediHub de la semaine prochaine circule d'abord sur ECONUMA GO DIGITAL. Suivre le fil.

La comparaison californienne s'arrête là où commence le capital. À Buea, le passage du prototype au pilote se fait, porté par l'énergie communautaire. C'est la commercialisation qui casse les reins, faute de relais : ni capital patient, ni fonds d'amorçage doté, ni marché boursier local. La fintech Nkwa a bouclé un amorçage de 15 000 dollars auprès du Cameroon Angel Network, complété par Investisseurs & Partenaires. Koree, dirigée par Magalie Gauze-Sanga, a vu en 2023 un apport de 20 000 euros du même réseau débloquer 60 000 euros de Catalytic Africa. Ces opérations disent la vitalité du réseau autant que son échelle. ECONUMA a détaillé l'apport du Cameroon Angel Network au financement des startups camerounaises.

La fiscalie qui étrangle les micro-paiements

À la taxe de 0,2 % sur les transferts instaurée en 2022 s'est ajouté, depuis janvier 2025, un droit forfaitaire de 4 francs CFA par transfert. Sur une transaction de 500 francs, la ponction dépasse 1 % avant les frais de passerelle. Or c'est l'ordre de grandeur d'un paiement versé à un producteur. Quand un développeur généraliste gagne entre 450 000 et 900 000 francs par mois à Buea ou Douala, et qu'un profil de cybersécurité atteint 3 millions, la fuite des cerveaux cesse d'être un mystère.

Ce que Buea a réellement inventé n'est donc pas une vallée, c'est une ingénierie de la contrainte. Skylabase fait tourner sa plateforme Smartfinance pour les microfinances avec de l'USSD et la brique Mifos. Zouix a bâti un protocole, SMS of Things, pour suivre véhicules et capteurs là où le réseau de données s'arrête. Cette compétence a un prix d'apprentissage. En 2017, une coupure d'internet de 93 jours dans les régions anglophones a placé l'écosystème « dans le coma », selon Otto Akama, alors animateur communautaire d'ActivSpaces. Des fondateurs ont loué à Bonako, juste après le péage, une chambre équipée d'un groupe électrogène et de modems, baptisée camp de réfugiés d'internet.

Cette capacité de livraison se vend, y compris hors du Sud-Ouest. ECONUMA en est cliente, et son fondateur suit la trajectoire de l'écosystème depuis 2014.

Témoignage. Mathurin Essa, fondateur de la plateforme web et mobile ECONUMA.

« J'ai découvert cet écosystème en 2014, en produisant la série de vidéos « Startup ECONUMA », lancée pour la première édition du forum du même nom, en marge du salon PROMOTE. Deux sujets en sont sortis, l'un sur AgroHub, avec Valery Colong, l'autre sur Njorku, avec Churchill Mambe Nanje. En 2021, le premier épisode du documentaire Displacement a ramené la caméra dans le Sud-Ouest, autour de Jelissa Mukoko, passée de la comptabilité au design en deux ans, entre apprentissage autonome et formation au Buea Institute of Technology. L'année suivante, le programme web et podcast Digital Profile a reçu Churchill Mambe Nanje pour le métier d'ingénieur logiciel, Cynthia Acha pour celui d'ingénieure électricienne et Jelissa Mukoko pour celui de designer UI-UX.

Cette proximité a fini en commande. J'ai confié à AfroVisioN Group le développement de econuma.com et des applications Android et iOS, from scratch. Ce qui a emporté la décision tient en une capacité : réunir des métiers très différents et les faire travailler ensemble sur une longue période sans perdre le fil du projet. Le résultat est en production, web et mobile, et c'est la réponse la plus concrète que je connaisse à ceux qui doutent qu'une plateforme complète puisse se livrer depuis le Sud-Ouest. La leçon que j'en garde tient en une phrase : il faut être patient quand on développe un projet technologique. »

Transparence : ECONUMA est cliente d'AfroVisioN Group, entreprise citée dans cet article, à qui ont été confiés le développement de la plateforme econuma.com et celui des applications mobiles Android et iOS. Aucune contrepartie n'a été demandée ni reçue pour cette publication, aucun acteur cité n'a sollicité l'article, aucune relecture n'a été accordée avant parution. Le témoignage signé qui figure en cours d'article est identifié comme tel.

Entre 2022 et 2025, le MINPOSTEL a offert un an de connexion haut débit à trente-cinq startups de Buea. La communauté prépare une gouvernance par clusters. Aucune date officielle n'est en revanche confirmée à ce jour pour la prochaine Silicon Mountain Conference. Reste la question posée à Limbe, et y répondre suppose trois leviers dont un seul manquant suffit à neutraliser les deux autres : du capital patient pour financer l'acquisition client, une fiscalité qui n'écrase pas les micro-transactions, une infrastructure dont la continuité ne dépende pas d'une décision politique. Buea possède la matière grise, la mémoire de l'adversité et vingt ans de code. Ce qui lui manque ne se code pas : cela se finance, se légifère et se garantit.