Trois chiffres résument l'état du commerce électronique camerounais en 2025. Un marché estimé autour d'un demi-millier de milliards de FCFA. Un système de paiement mobile qui brasse cinquante fois cette somme. Et un opérateur postal public qui réalise 4,44 milliards de FCFA de chiffre d'affaires annuel tout en se posant en pivot de la chaîne logistique nationale. L'écart entre ces ordres de grandeur dit l'essentiel : les rails financiers sont posés, la voirie physique reste à construire.
Combien pèse réellement ce marché
Le chiffre de 811,09 millions circule dans toutes les publications sectorielles. Statista l'attribue au marché camerounais du commerce électronique pour 2025. Sa conversion en francs CFA dépend d'une variable que presque personne ne précise : la devise de référence.
Lu en dollars, au taux moyen de 603,5 FCFA relevé début avril 2025, le marché ressort à 489,5 milliards de FCFA. Lu en euros, à la parité fixe de 655,957 FCFA, il grimpe à 532 milliards. Quarante-deux milliards de FCFA séparent les deux lectures, soit près de dix fois le chiffre d'affaires annuel de Campost. Investir au Cameroun retient l'euro. La convention de publication de Statista sur ce segment retient le dollar.
La rigueur commande de citer une fourchette (490 à 530 milliards de FCFA) plutôt qu'une décimale rassurante. Toute décision d'allocation de capital construite sur le chiffre exact repose sur une hypothèse de change non explicitée.
Connectivité : trois chiffres, trois réalités distinctes
C'est ici que l'analyse du secteur dérape le plus souvent. Quatre indicateurs coexistent, chacun avec un dénominateur différent, et leur confusion produit des conclusions fausses.
| Indicateur | Valeur (début 2025) | Ce qu'il mesure vraiment |
| Internautes | 12,4 M, soit 41,9 % | Individus utilisant Internet |
| Connexions mobiles cellulaires | 25,5 M, soit 86,3 % de la population | Cartes SIM actives, pas des personnes |
| Connexions haut débit | 83,6 % | Part des connexions en 3G, 4G ou 5G |
| Couverture réseau 3G/4G | environ 75 % | Part de la population résidant en zone couverte |
| Identités sur réseaux sociaux | 5,45 M, soit 18,5 % | Comptes, pas utilisateurs uniques |
Le taux de 83,6 % mérite un arrêt. Il provient de GSMA Intelligence et désigne la proportion des connexions mobiles classées à haut débit. Il ne dit rien du nombre de Camerounais disposant d'un accès mobile à Internet. DataReportal prend d'ailleurs soin de préciser que le ratio de connexions mobiles rapporté à la population (86,3 %) ne constitue pas un indicateur du taux d'équipement individuel, puisque de nombreux abonnés détiennent plusieurs cartes SIM.
Traduction opérationnelle : le marché adressable en ligne se rapproche des 12,4 millions d'internautes, pas des 25,5 millions de connexions. Un plan commercial calibré sur le second chiffre surestime sa cible de plus du double.
Le rail de paiement est déjà dimensionné
Les données 2024 de la Banque des États de l'Afrique centrale, publiées dans son rapport sur les services de paiement dans la CEMAC, changent d'échelle par rapport aux séries 2023 encore largement citées.
Au 31 décembre 2024, le Cameroun comptait 30,9 millions de comptes mobile money, contre 24,86 millions un an plus tôt. Le pays concentre 65,1 % des comptes de la sous-région, en progression de trois points. Les transactions mobile money y ont atteint 26 773 milliards de FCFA sur l'année. À l'échelle de la CEMAC, la BEAC recense 51,2 millions de comptes (hausse de 28 %), 3,7 milliards d'opérations et 34 778,5 milliards de FCFA de flux, en croissance de 20,33 %.
La banque centrale attribue cette dynamique à cinq facteurs : les campagnes de promotion des établissements de paiement, la reprise en main de l'activité par certains opérateurs, l'interbancarité qui capte des flux jusque-là hors circuit bancaire, la généralisation des paiements de petits montants, et l'arrivée de nouveaux services comme le microcrédit et les transferts internationaux. La dissociation entre l'identifiant téléphonique et le compte de paiement joue également : un seul numéro permet désormais d'ouvrir plusieurs comptes auprès d'établissements agréés.
Une réserve s'impose. Ces 26 773 milliards de FCFA recouvrent majoritairement des transferts entre particuliers, des dépôts et des retraits. Le paiement marchand y reste marginal. Le rail est donc surdimensionné par rapport au trafic commercial qu'il transporte : la conversion de cette infrastructure de transfert en infrastructure d'achat constitue la vraie frontière du secteur, davantage que le déploiement de nouveaux moyens de paiement.
Le dernier kilomètre reste le point de rupture
Un colis traverse l'Atlantique en quelques jours puis stagne des semaines dans les artères de Douala. Le goulot d'étranglement ne relève pas de la technologie : il relève de la géographie humaine, et d'abord de l'absence d'un système d'adressage exploitable.
C'est sur ce terrain que se positionne Campost. Lors de la présentation du budget du ministère des Postes et Télécommunications à l'Assemblée nationale en décembre 2025, la ministre a annoncé le lancement pour 2026 de Bolamba, plateforme de commerce en ligne portée par l'opérateur postal public. L'investissement global est estimé entre 2 et 3 milliards de FCFA.
Le montage : deux plateformes logistiques dans les aéroports de Douala et Yaoundé, sur des espaces mis à disposition par la Société des aéroports du Cameroun, des conventions avec DHL pour l'acheminement international, une redistribution appuyée sur 234 bureaux de poste et la flotte de véhicules de l'entreprise. L'adressage repose sur un partenariat signé le 1er novembre 2024 avec la start-up camerounaise FindMe. Un entrepôt logistique à Yaoundé a été attribué pour 281 millions de FCFA.
Les ordres de grandeur situent le pari. Le chiffre d'affaires 2024 de Campost s'établit à 4,439 milliards de FCFA, en hausse de 30 % sur un an. L'investissement Bolamba représente donc entre 45 % et 68 % des recettes annuelles de l'entreprise. Rapporté au marché visé, il pèse moins de 0,7 %. Bâtir un hub sous-régional du commerce électronique avec cette enveloppe suppose une exécution sans faute sur les systèmes d'information, la traçabilité, la sécurité et le service client, quatre domaines où l'opérateur ne dispose d'aucun historique récent de performance.
Deux précédents pèsent sur le dossier. Le partenariat signé en 2016 avec Jumia s'est rompu sur un désaccord de rémunération, Campost estimant assumer une charge de travail supérieure à sa contrepartie financière. Et Jumia elle-même a quitté le marché camerounais le 18 novembre 2019, basculant dès le lendemain vers un modèle de petites annonces gratuites, après avoir jugé le pays insuffisamment mature pour son modèle de marketplace. La dépendance actuelle à DHL pour l'international et à une jeune pousse pour l'adressage pose la question du contrôle effectif de la chaîne de valeur.
La fiscalité prend le secteur en tenaille
Deux mouvements fiscaux encadrent désormais le commerce en ligne, l'un par le bas, l'autre par le haut.
Par le bas. Au droit d'accise de 0,2 % sur les transferts et retraits électroniques, en vigueur depuis 2022, la loi de finances 2025 a ajouté un droit spécifique de 4 FCFA par transaction, applicable depuis le 1er janvier 2025. La mesure étend également le prélèvement aux banques, établissements de crédit et de microfinance, jusqu'alors exonérés du taux proportionnel. Le taux monte à 1 % pour les dépôts et retraits liés aux jeux de hasard et de divertissement.
Un prélèvement forfaitaire produit mécaniquement un effet régressif. Sur un panier de 1 000 FCFA, les 4 FCFA représentent 0,4 % de la transaction. Sur un panier de 100 000 FCFA, ils tombent à 0,004 %. Le prélèvement frappe donc le plus durement le micro-paiement, c'est-à-dire précisément le segment que l'inclusion financière avait vocation à servir. L'arbitrage rationnel du consommateur consiste alors à regrouper ses achats ou à revenir au liquide, deux comportements défavorables au commerce en ligne.
Par le haut. La loi de finances 2026 introduit dans le droit interne la notion de présence économique significative, codifiée à l'article 23 bis du Code général des impôts. Les entreprises numériques non résidentes réalisant des revenus au Cameroun sont désormais redevables d'un impôt sur les sociétés au taux minimum de 3 % de leur chiffre d'affaires brut local, dès lors qu'elles comptent au moins 1 000 consommateurs actifs dans le pays ou y génèrent au moins 50 millions de FCFA de recettes annuelles. Le dispositif est applicable depuis le 1er janvier 2026 et vise nommément des acteurs comme Amazon, Netflix, Google, Meta ou TikTok.
Le rééquilibrage est réel : les opérateurs locaux supportaient jusqu'ici l'essentiel de la charge fiscale du numérique. Le risque de report sur le consommateur final, sous forme d'abonnements ou de tarifs publicitaires majorés, l'est tout autant.
Ce qui reste à surveiller
Pour les marchands. Accepter les portefeuilles mobiles sur les trois canaux (USSD, QR, lien de paiement), documenter la preuve sociale, et proposer une livraison hybride combinant domicile et points relais. Le regroupement de commandes devient un levier de compétitivité directe face au droit fixe de 4 FCFA.
Pour les investisseurs. La valeur se déplace vers deux briques : la conversion du rail mobile money en rail marchand (interfaces de programmation, réconciliation, gestion des litiges) et la résolution du dernier kilomètre (adressage, points relais, mutualisation logistique). L'automatisation de la lutte anti-fraude conditionne la scalabilité des deux.
Pour les décideurs. Trois chantiers restent ouverts : clarifier le calendrier et les conditions d'attribution des licences 5G, alors que les opérateurs en sont encore au stade expérimental et que Camtel a lancé en mars 2026 une commande de 2,3 millions de cartes SIM compatibles ; publier des indicateurs de qualité de service logistique (délais, taux de retour, taux de livraison au premier passage) ; et calibrer la fiscalité du micro-paiement pour éviter d'annuler quinze ans de progrès en inclusion financière.
Le mot de la fin
Paiement, logistique, confiance : la trilogie est devenue un lieu commun du secteur. Les données 2024 et 2025 en corrigent la hiérarchie. Le paiement est résolu à l'échelle, avec 30,9 millions de comptes et près de 27 000 milliards de FCFA de flux annuels. La logistique reste artisanale. La confiance dépend des deux, et désormais d'un troisième facteur : la stabilité fiscale.
Le Cameroun dispose du gisement de demande, de l'infrastructure financière et d'un opérateur postal qui redécouvre sa capillarité territoriale. Ce qui manque relève de l'exécution, pas de la stratégie. Livrer, encaisser, rassurer : le commerce ne se décrète pas, il se prouve, colis après colis.
Sources
- DataReportal, Digital 2025: Cameroon : 12,4 M d'internautes (41,9 %), 25,5 M de connexions mobiles (86,3 %), 5,45 M d'identités sociales (18,5 %), 83,6 % de connexions haut débit (GSMA Intelligence)
- Statista, eCommerce Cameroon : 811,09 millions en 2025
- Investir au Cameroun, Cemac : le Cameroun reste roi du Mobile Money en 2024 (rapport BEAC sur les services de paiement dans la CEMAC)
- Investir au Cameroun, Campost se repositionne dans le e-commerce avec la plateforme Bolamba, 3 décembre 2025
- Investir au Cameroun, Mobile money : le Cameroun revoit à la hausse la taxation des opérations de retrait et de transfert (circulaire d'exécution de la loi de finances 2025)
- Digital Business Africa, Loi de finances 2026 : comment le Cameroun encadre et taxe les entreprises du numérique opérant depuis l'étranger
- Village de la Justice, La fiscalité numérique des plateformes étrangères au Cameroun, Gildas Neger (article 23 bis CGI, présence économique significative)
- Business in Cameroon, couverture 3G/4G d'environ 75 % de la population (UIT)
- MINCOMMERCE, loi n° 2010/021 du 21 décembre 2010 régissant le commerce électronique au Cameroun
- Cameroon Tribune, E-commerce : Jumia Cameroun ferme, novembre 2019
- CAMPOST Money
