À Douala, six kiosques à journaux sur dix restent portes closes. À Yaoundé, près d'un sur deux ne rouvre plus. Le papier importé coûte cher. L'encre aussi. L'électricité qui fait tourner les rotatives grève des marges déjà minces. Pendant ce temps, le lecteur camerounais a changé d'écran. Son téléphone capte l'actualité avant le vendeur ambulant, souvent au bénéfice de réseaux sociaux qui ne reversent rien aux rédactions. Face à cette double érosion, MTN Cameroon et la Fédération des éditeurs de presse écrite du Cameroun (Fedipresse) ont lancé Yellokiosk, un kiosque numérique qui entend rebâtir, sur mobile, ce que la rue ne finance plus.

Le projet naît d'un accord-cadre signé le 3 mai 2024 à Yaoundé. Il pose les bases d'une plateforme de distribution, d'un programme de formation et d'un soutien matériel aux rédactions. Sa mise en musique se joue le 30 août 2024 au Cameroon Digital Innovation Center, où une centaine de directeurs de publication et rédacteurs en chef suivent une Master Class animée par le Dr Thierry Mindjos, Senior Manager B2B Marketing chez MTN Cameroon, consacrée au marketing digital et à l'intelligence artificielle. Quarante ordinateurs portables changent alors de mains, remis aux directeurs de publication pour équiper des rédactions jusque là sous outillées. Parfait Siki et Guibaï Gatama les réceptionnent pour la Fedipresse.

Un an plus tôt sur econuma.com, le dossier consacré à la presse écrite face aux défis et opportunités du numérique pointait déjà l'urgence d'un sursaut. Yellokiosk en constitue la réponse opérationnelle. L'application ouvre commercialement le 1er juillet 2025 à l'Hôtel Hilton de Yaoundé, sous la présidence du ministre de la Communication René Emmanuel Sadi et en présence du directeur général de MTN Cameroon, Wanda Mandela, avant sa mise en ligne sur Google Play et l'App Store.

Le dispositif repose sur un renversement économique simple. Un numéro papier vendu 400 FCFA en kiosque physique passe à 150 FCFA sur Yellokiosk. L'éditeur gagne en marge ce qu'il perd en frais d'impression et de transport. Le paiement s'effectue par MTN Mobile Money, ce qui supprime les impayés qui plombaient la distribution physique. Les revenus se diversifient entre vente au numéro, abonnements et publicité ciblée. L'application ajoute une traduction automatique, une lecture audio, des archives consultables et un verrouillage anticopie des fichiers PDF.

Cette bascule vers une chaîne de distribution pilotée par téléphone n'est pas isolée. Dans la logistique portuaire, Africa Global Logistics a numérisé la facturation du Kribi Conteneurs Terminal, preuve qu'au Cameroun la connexion des chaînes de valeur physiques déborde largement le seul secteur des médias. Yellokiosk affronte cependant une concurrence directe. Orange Mobile News, intégré depuis fin juin 2025 dans la super-application Max It et ses cinq millions d'utilisateurs, mise sur un pass journalier à 350 FCFA incluant 300 mégaoctets de données. eKiosque.cm vend ses PDF entre 100 et 200 FCFA sans l'appui d'un opérateur télécom. La plateforme panafricaine YouScribe propose un accès type streaming à plus de 450 000 ressources, moyennant un abonnement mutualisé plutôt qu'une vente directe à la copie.

La formation dispensée par MTN Cameroon pousse les rédactions vers l'intelligence artificielle générative pour le remue-méninges, la structuration des premiers jets, l'optimisation SEO ou l'analyse de données. Cet usage rejoint celui des PME camerounaises que documente le dossier ECONUMA consacré à Gemini et à l'IA agentique, un terrain déjà bien engagé à Douala. Mais l'outil divise. Certains journalistes redoutent une écriture standardisée et des hallucinations non vérifiées. D'autres y voient un levier pour libérer du temps d'enquête dans des rédactions à effectif réduit. La doctrine retenue lors des Master Classes tranche net. L'intelligence artificielle reste un instrument d'assistance, jamais un substitut au jugement du journaliste, dont la responsabilité éditoriale demeure entière.

La Fedipresse, de son côté, négocie collectivement les grilles de partage des recettes, encadre juridiquement les contrats individuels avec MTN Cameroon et supervise la répartition du matériel, un rôle d'arbitre qui conditionne l'équité entre grands quotidiens et titres régionaux.

Reste à savoir si le lecteur camerounais, habitué à l'information gratuite et parcellaire des réseaux sociaux, acceptera de payer 150 FCFA pour un article vérifié. Reste à savoir si le verrouillage anticopie tiendra face au réflexe de la capture d'écran partagée sur WhatsApp. Yellokiosk numérise un support de presse. Il teste surtout la capacité d'un secteur entier à monétiser son travail sans sacrifier sa rigueur. Le kiosque de rue se referme, l'écran s'allume. La presse camerounaise joue là une bascule qui dépasse la seule technologie : la survie du journalisme d'enquête en dépend.