Le modèle historique a vécu. La « Voix », jadis reine des bilans, s'éteint doucement (-13,8 % de trafic), victime de son obsolescence technologique. Ce que les opérateurs perdent en minutes de conversation, ils le reconquièrent, et au-delà, en octets et en transactions.

Orange et MTN ont muté. De simples tuyaux transportant la voix, ils sont devenus des coffres-forts numériques. Avec une croissance tractée quasi exclusivement par la Data et le Mobile Money, les télécoms opèrent une vampirisation fonctionnelle du secteur bancaire. La 4G représente désormais 90 % du trafic de données au Cameroun. Un basculement qui explique l'appétit boulimique des opérateurs pour les infrastructures à haut débit.

Cette résilience financière, qui pèse 3,16 % du PIB national, s'appuie sur un mur d'investissement massif : 194,5 milliards de FCFA de CAPEX en 2024 (+35,45 %). Pour 2025, MTN et Orange ont chacun annoncé 60 milliards F.CFA, doublant leurs prévisions initiales. Soit 120 milliards F.CFA injectés en une seule année.

Ces sommes colossales financent officiellement le renouvellement d'équipements, la maintenance de sites et la densification des métropoles. Mais cet argent ne sert pas qu'à moderniser le réseau. Il érige, brique par brique, une barrière à l'entrée infranchissable pour tout concurrent potentiel.

La fibre et la 4G ne sont plus des outils de service ; elles deviennent des armes de dissuasion économique.

Le darwinisme numérique : l'hécatombe des FAI

Si les géants s'engraissent, les petits meurent. L'Observatoire de l'ART ne décrit pas une concurrence, il constate une hécatombe. Les Fournisseurs d'Accès à Internet (FAI), censés favoriser la diversité, subissent une asphyxie brutale : leur chiffre d'affaires s'effondre de −16,77 %.

Les chiffres claquent comme un verdict : le duopole mobile ne domine pas le marché, il l'annexe. Avec 99,19 % des accès internet globaux captés par le mobile, l'espace laissé à la concurrence est résiduel, presque anecdotique. Les FAI sont réduits à se disputer les miettes d'un festin dont ils sont exclus.

Le marché camerounais ne s'ouvre pas, il se verrouille. La pénétration mobile (84,45 %) s'étend, mais la pluralité de l'offre se rétracte.

Voici où se situe le problème. Le régulateur a fait son travail en abaissant les tarifs d'interconnexionc'est-à-dire les prix que les opérateurs se facturent entre eux lorsqu'un appel passe d'un réseau à un autre. En théorie économique pure, cette baisse aurait dû alléger la facture de l'abonné.

Il n'en est rien.

On assiste à un effet ciseaux pervers : les coûts de production chutent, les prix de détail stagnent. L'écart, qui devrait être du pouvoir d'achat rendu aux Camerounais, se transforme en marge nette pour les opérateurs. C'est une rigidité tarifaire coupable.

L'innovation technologique et la régulation servent aujourd'hui à optimiser les profits des actionnaires, non à démocratiser l'usage. Le hold-up est silencieux, technique, invisible. Mais il est réel.

Les défis techniques : alibis ou obstacles réels ?

Les opérateurs avancent des contraintes opérationnelles pour justifier leurs tarifs. Certaines sont réelles, d'autres relèvent de l'enfumage stratégique.

Près des frontières avec le Tchad, le Gabon ou le Congo, les connexions faiblissent. Les ondes radio ne respectent pas les postes de douane : si un opérateur camerounais et un opérateur voisin utilisent la même fréquence (la bande 900 MHz) avec une forte puissance, leurs signaux se télescopent. C'est le brouillage.

L'ART a mis en place une coordination régionale pour synchroniser l'usage des fréquences et limiter la puissance d'émission près des frontières. Ce problème technique réel est légitime. Mais il n'explique en rien pourquoi les tarifs restent élevés à Douala ou Yaoundé, loin de ces zones à risque.

Les terminaux obsolètes : un frein à l'inclusion

En zones rurales, de nombreux usagers possèdent encore des appareils 2G ou 3G. Déployer la 4G ne sert à rien si les habitants n'ont pas de téléphone compatible. Les opérateurs pourraient faciliter l'accès via le financement échelonné via mobile money, des offres groupées (terminal + forfait) ou des programmes de reprise d'anciens téléphones.

Mais ces initiatives restent timides. Le discours sur l'inclusion numérique bute sur une réalité : vendre des smartphones à crédit dilue la marge immédiate. Le duopole préfère attendre que le marché mûrisse naturellement, plutôt que d'accélérer l'adoption par des investissements socialement rentables mais financièrement contraignants.

Le rôle de l'ART : pilote ou passager ?

L'Agence de Régulation des Télécommunications (ART) joue un rôle ambigu. Ses missions incluent la gestion des fréquences, le contrôle de la qualité de service et la protection des consommateurs. Dans les faits, elle subit la pression d'un duopole qui finance 3,16 % du PIB.

À l'issue des réunions du 3 octobre 2025, l'ART a préconisé trois mesures :

  1. Un suivi semestriel des investissements : un rendez-vous tous les six mois pour évaluer l'avancement des chantiers.
  2. Une campagne d'information bilingue : menée avec les associations de consommateurs, elle débutera fin octobre à Yaoundé pour expliquer les enjeux techniques.
  3. Une concertation régionale renforcée : pour gérer les brouillages aux frontières.

Ces mesures sont nécessaires, mais elles esquivent l'essentiel : pourquoi les baisses de coûts ne se traduisent-elles pas en baisses de prix ? Sur cette question, le régulateur reste muet.

👁️ L'Œil d'Econuma : l'essentiel en 30 secondes

Pour les décideurs pressés, voici la radiographie brute du rapport, passée au crible de notre outil d’analyse.

Les chiffres de la puissance

  • 1 022 Mds FCFA : le volume d'affaires global, un record historique.
  • 194,5 Mds FCFA : le montant des investissements (CAPEX), en hausse de +35,45 %. Une forteresse de cash.
  • 3,16 % : la part du secteur dans le PIB national.

Les anomalies de marché

  • L'effondrement : chute de -16,77 % du CA des FAI. La concurrence indépendante est en voie d'extinction.
  • L'hégémonie : 99,19 % de l'internet camerounais passe par le mobile. Le fixe est marginalisé.
  • Le paradoxe tarifaire : baisse des coûts de gros vs maintien des prix de détail. La marge est capturée, pas redistribuée.

Glossaire

  • Brouillage : perturbation d'un signal radioélectrique causée par un autre signal sur une fréquence identique ou proche.
  • Bande 900 MHz : portion de fréquences radio appréciée pour sa capacité à couvrir de grandes distances.
  • CAPEX : dépenses d'investissement (Capital Expenditure), par opposition aux charges d'exploitation.
  • FAI : Fournisseur d'Accès Internet.

Questions fréquentes (FAQ)

Pourquoi ma connexion faiblit-elle près des frontières ?
Brouillage : les ondes de votre opérateur interfèrent avec celles d'un opérateur du pays voisin. Une coordination technique est nécessaire.

Comment vérifier si mon téléphone est compatible 4G ?
L'icône « 4G » ou « LTE » apparaît en haut de l'écran. Vérifiez aussi dans Paramètres > Réseau mobile > Type de réseau préféré.

À quoi sert la campagne d'information annoncée par l'ART ?
Elle explique les perturbations réseau, les investissements et donne des conseils pour optimiser l'usage du mobile.

Que change le suivi semestriel demandé par l'ART ?
Il instaure un contrôle régulier des engagements pris par les opérateurs. Mais il n'aborde pas la question tarifaire.

Données clés

Indicateur Valeur Détail
Volume d'affaires 2024 1 022 Mds FCFA +5,57 % vs 2023
Investissements 2024 194,5 Mds FCFA +35,45 %
Investissements 2025 120 Mds FCFA 60 Mds par opérateur (MTN, Orange)
Part du trafic data en 4G 90 % Basculement vers l'internet rapide
Chute CA FAI −16,77 % Asphyxie des concurrents
Part mobile internet 99,19 % Hégémonie mobile
Lancement campagne d'info Fin octobre 2025 Démarrage à Yaoundé
Frontières prioritaires Tchad, Gabon, Congo Coordination des fréquences

 

Sources

 

Analyse Econuma, par Mathurin ESSA
Chef de projet multimédia