Quelque part dans une mairie de brousse au Nord-Cameroun, un agent communal attend. Chaque mois, les mêmes calculs au stylo bille, les mêmes colonnes de chiffres dans un registre qui prend l'eau. Et les reversements de l'État qui arrivent en retard, ou incomplets, faute d'un système capable de tout tracer en temps réel. Le SIGIT (Système Intégré de Gestion des Impôts et Taxes) a été conçu spécifiquement pour effacer cette précarité et faire passer la gestion locale à l'ère du numérique.
Le 10 avril 2026, la Direction Générale des Impôts de Yaoundé a signé un contrat de 4,7 milliards de FCFA avec un groupement international conduit par la société tunisienne ARABSOFT. Mission : concevoir, fournir et installer un système numérique unifié pour gérer l'ensemble des impôts et taxes au Cameroun. Pour bien saisir la portée de ces 4,7 milliards, il est essentiel de mettre ce chiffre en perspective avec la réalité du marché. C'est à peu près ce que mobilise la DGI en recettes fiscales toutes les 36 heures. C'est un investissement, pas une dépense : la promesse de récupérer bien plus en colmatant les fuites du système actuel.
Parce que des fuites, le Cameroun en connaît. Non pas forcément par mauvaise volonté, mais par architecture. Les fichiers fiscaux du pays sont éparpillés entre Harmony 2, Fiscalis, et des registres parfois encore manuels dans les zones peu connectées. Le cloisonnement technologique pèse lourdement sur les finances publiques camerounaises. Entre des plateformes incompatibles, des pertes massives de données, des contribuables introuvables et des oublis fiscaux, le manque à gagner est flagrant.
Les chiffres officiels décrivent une situation complexe. À la mi-parcours de l'année 2025, la DGI affichait une collecte de 1 410,7 milliards de FCFA, soit seulement 43,8 % de sa cible globale pour l'exercice. Ce bilan mitigé, consigné directement dans les documents du plan stratégique allant de 2026 à 2028, met en lumière l'impératif d'une refonte numérique globale.
Le financement vient d'Allemagne. La banque de développement KfW, mandatée par le ministère fédéral allemand de la Coopération, a accordé un prêt formalisé en décembre 2018 et révisé en janvier 2025. Loin de relever de la simple aide humanitaire, cette initiative s'inscrit dans une logique de coopération structurelle. Le principe fondamental repose sur un constat économique éprouvé : une meilleure efficacité fiscale permet à un État de s'affranchir progressivement de la dépendance envers les bailleurs de fonds internationaux. La KfW investit ainsi dans la souveraineté financière du Cameroun, une stratégie motivée par un intérêt mutuel pour la solvabilité des économies africaines.
Le déploiement du SIGIT repose sur un consortium aux compétences complémentaires, alliant savoir-faire international et proximité locale. Si ARABSOFT fournit le logiciel métier adapté aux spécificités de la région et qu'ORADIST sécurise l'architecture des bases de données Oracle, le volet humain a été confié à C2D Services. Cette firme canadienne, spécialiste des réformes de gouvernance, s'appuie sur sa filiale camerounaise DBS pour garantir une assistance technique directe aux agents basés à Ngaoundéré, Bertoua ou Maroua, évitant ainsi leur isolement face à un outil inédit.
Cette présence sur le terrain s'avère indispensable pour désamorcer les barrières psychologiques et politiques inhérentes à la numérisation des services publics. En automatisant les procédures, le nouveau système réduit mécaniquement le pouvoir discrétionnaire des inspecteurs des impôts, un glissement managérial susceptible de générer des frictions internes.
L'histoire récente appelle d'ailleurs à la prudence, des réticences similaires ayant autrefois ralenti l'adoption de certaines fonctionnalités du projet Harmony 2. En définitive, la réussite du SIGIT sera conditionnée autant par l'efficacité de cet accompagnement que par la performance brute de sa plateforme technique.
Pour les Collectivités Territoriales Décentralisées, à savoir les mairies et les conseils régionaux, les répercussions de cette réforme seront immédiates. La Direction Générale des Impôts transfère chaque année des centaines de milliards de FCFA aux municipalités, essentiellement via les Centimes Additionnels Communaux, avec une cible budgétaire évaluée à 498 milliards de FCFA pour l'exercice 2026. L'optimisation du SIGIT promet de rendre ces reversements plus rapides et incontestables. À terme, cette efficacité doit financer la rénovation d'écoles à Bafoussam, l'équipement de dispensaires à Mokolo ou la réfection de routes à Ebolowa, marquant une transition vers un développement porté par la fiscalité nationale plutôt que par l'aide extérieure.
Sur le plan opérationnel, le calendrier impose un délai de 24 mois, fixant l'échéance à avril 2028. Ce calendrier s'avère particulièrement ambitieux pour mener de front la migration de trois systèmes informatiques distincts, la formation de milliers d'agents et le déploiement de la connectivité dans les zones enclavées. Ce dernier aspect technique dépend d'un second marché parallèle (l'AOIO N°00019) dédié exclusivement à l'infrastructure réseau. La synchronisation de ces deux chantiers représente le principal facteur de risque du projet, le blocage de l'un entraînant mécaniquement le retard de l'autre.
En définitive, le SIGIT répond à un impératif économique mesurable. Face à la baisse de la production pétrolière, le Cameroun doit impérativement exploiter son potentiel fiscal interne pour s'autofinancer. Une fois la plateforme déployée, l'époque des calculs manuels et des registres en papier dans les mairies rurales appartiendra au passé, laissant place à une gestion entièrement dématérialisée.
Pour aller plus loin (Sources principales mobilisées) :
- Attribution du marché SIGIT (10 avril 2026) : Décryptage par Business in Cameroon.
- Stratégie fiscale : Plan Stratégique DGI 2026-2028 consultable sur impots.cm.
- Cadre légal : ARMP Cameroun, Avis de marché N°00005/AOIR/MINFI.
- Financement des mairies : Chiffres clés des 498 milliards pour les CTD en 2026 via newsducamer.com.
- Coulisses de l'intégration tech : Dossier spécial de Digital Business Africa sur le consortium ARABSOFT, C2D, ORADIST et DBS.
- Enjeux et calendrier (KfW, 24 mois) : Éclairage de lefisk.cm sur la modernisation de la DGI.
