La faillite du FODIC a vidé les salles de cinéma camerounaises avant que le streaming ne promette de les relancer. L'État prélevait 40 % des recettes de billetterie, le distributeur 30 %, laissant 30 % au producteur pour rembourser ses dettes sur deux ans. L'arrivée de la CRTV en 1985, des taxes d'entrée atteignant 36 %, puis la conversion des cinémas en supermarchés ou en églises ont achevé ce système. Le réseau CanalOlympia a restauré une fréquentation partielle en salle. Les plateformes numériques semblaient contourner ces blocages physiques. Entre 2024 et 2026, l'industrie n'élargit plus l'accès au marché : elle se consolide au profit de deux acteurs dominants.
Le rachat de MultiChoice par Canal+ pour 2,5 milliards de dollars, finalisé fin 2025, symbolise ce changement d'échelle. Sa conséquence directe : la fermeture de Showmax début 2026, malgré un investissement de 309 millions de dollars consenti en 2024 pour migrer vers la technologie Peacock de Comcast, NBCUniversal détenant 30 % de la coentreprise. Une hausse de 88 % des pertes de trading et un recul des revenus ont scellé cet arrêt. Les productions « Showmax Originals » basculent désormais vers les grilles linéaires M-Net et Africa Magic. Pour un producteur camerounais, le guichet s'est refermé : moins d'acheteurs potentiels, davantage de pouvoir de négociation pour Canal+ et Netflix.
Depuis son entrée sur le continent en 2016, Netflix y a injecté environ 175 millions de dollars, concentrés sur l'Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya, sans investissement comparable dans la création francophone. Pour le Cameroun, la plateforme pratique l'acquisition de licences sur des œuvres achevées et reconnues. The Fisherman's Diary (Enah Johnscott, produit par Kang Quintus) et Therapy (produit par Ermelinde Simo Sakah Jing et Sakah Antoine) ont rejoint son catalogue mondial, validés par l'intermédiaire agréé FilmOne Entertainment. Netflix achète ce que le pays a déjà fini. La présence locale se mesure surtout par la fiscalité : la taxe de 3 % sur les géants du web et plateformes numériques instaurée par la Loi de Finances 2026 capte une valeur que l'investissement productif n'a jamais générée sur le territoire.
Canal+ revendique plus de 9 millions d'abonnés en Afrique francophone, soit 50 % des foyers raccordés à l'électricité, et injecte des ressources continues dans plus de 10 000 heures de programmes africains par an. L'intégration de MultiChoice a centralisé les décisions : tout budget dépassant 3,5 millions de dollars exige une validation directe du siège parisien. Le dossier de soumission couvre synopsis, arche narrative, scénario du premier épisode, budget bilingue (FCFA et euros), liens de visionnage sécurisés, paiement à 45 jours après facturation. Le producteur indépendant camerounais ne soumet jamais directement à Netflix : il passe par un distributeur agréé comme DIFFA Cameroun (Alain Modot), qui reverse 70 % des revenus au producteur contre 30 % conservés. Ce marché en restructuration pousse les profils hybrides à se professionnaliser, à l'image des réalisateurs-producteurs recensés dans le répertoire des solutionneurs.
Les trajectoires d'Afrostream et de Showmax éclairent la difficulté d'un modèle purement numérique. Soutenue par Orange, TF1 et l'incubateur TheFamily, Afrostream n'a jamais atteint son objectif de levée de fonds de 3,6 millions d'euros et fermait en 2017, faute d'équipe technique capable d'adapter ses flux au bas débit mobile. Showmax incarne une richesse : capital robuste, technologie avancée, rentabilité absente. La dévaluation des monnaies au Nigeria et en Égypte a rongé son revenu moyen par utilisateur exprimé en dollars, jusqu'à la fermeture actée en 2026. Ces fluctuations ont détruit le revenu moyen par utilisateur (ARPU), démontrant qu'une offre Over-The-Top (OTT) isolée ne peut survivre sans l'adossement financier d'un bouquet de télévision payante traditionnelle.

Les barrières infrastructurelles demeurent complexes au Cameroun. Si le taux de pénétration d'internet atteint 46,26 % en 2024, le pouvoir d'achat reste faible avec plus de 37 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté. Moins de 5 % des ménages disposant d'électricité ont accès à la fibre optique, faisant du paiement par Mobile Money le canal transactionnel indispensable avec 30,9 millions de comptes actifs dans la zone CEMAC. Pendant six mois à Douala, le tournage d'une fiction Canal+ a fait vivre de nombreux techniciens et acteurs, payés sans intermédiaire. C'est la démonstration concrète qu'un préachat ferme permet de sécuriser la logistique d'un tel projet. Tout modèle de monétisation directe doit néanmoins s'arrimer à cette infrastructure de paiement mobile pour exister commercialement, une condition que les créateurs camerounais de contenus numériques ont déjà dû intégrer face aux limites de monétisation de TikTok et YouTube.
La consolidation 2024-2026 ne referme pas la porte aux créateurs camerounais : elle en redessine le seuil. L'effondrement de Showmax confirme qu'un guichet numérique isolé ne tient pas longtemps face aux modèles hybrides contrôlés par les grands groupes mondiaux. Les producteurs qui sécurisent un préachat ferme, structurent un dossier bilingue et s'associent à un distributeur agréé négocient désormais d'égal à égal. Les guichets multilatéraux, comme les Prix Filmac dotés de 100 millions de francs CFA pour l'Afrique centrale, complètent cette équation sans la résoudre entièrement. La prochaine vague de production locale parviendra-t-elle à transformer cette concentration du pouvoir en levier de négociation, plutôt qu'en nouvelle dépendance ?
