Au Cameroun, les femmes représentent environ 37,5 % des promoteurs d'entreprises, selon le dernier Recensement Général des Entreprises. À peine 8 % des structures qu'elles fondent franchissent pourtant le cap de la première décennie. Cette mortalité précoce tient moins à un déficit d'innovation qu'à une exclusion financière persistante : l'accès au crédit bancaire classique exige des garanties foncières que le droit coutumier concentre largement entre des mains masculines, un constat que partage à sa manière le Projet PROPIEJ porté par l'AGEC. Le Groupement des Femmes d'Affaires du Cameroun (GFAC) s'impose en 2026 comme l'unique incubateur de dimension nationale exclusivement dédié à l'accompagnement des femmes entrepreneures, avec une spécialisation pointue dans les industries culturelles et créatives.
Cette position s'appuie sur une légitimité historique de quatre décennies, à rebours des incubateurs créés ex nihilo sous financement international éphémère. Le GFAC est fondé en 1984 par Françoise Foning, qui en assure la présidence jusqu'à son décès, début 2015. L'institution fonctionne alors comme un organe syndical de défense des femmes commerçantes et cheffes d'entreprise. Le virage stratégique survient le 29 septembre 2015 : la sénatrice Agnès Ntube Ndode, ancienne présidente régionale du Sud-Ouest pendant 24 ans, prend la présidence nationale et réoriente la gouvernance vers une mission d'incubation opérationnelle.

Cette nouvelle vision se matérialise par un immeuble siège de trois étages sur le boulevard de la Réunification à Yaoundé, intégrant hébergement hôtelier, restaurants et salles de formation. Le ministre Achille Bassilekin III, représentant la première dame Chantal Biya, l'inaugure le 15 septembre 2020, jour où neuf jeunes entrepreneures reçoivent leurs attestations de la première cohorte, suscitant la promesse d'une subvention gouvernementale de 50 millions de francs CFA pour l'exercice 2021. La consécration juridique intervient le 24 novembre 2021 : le GFAC obtient l'un des quatre premiers agréments officiels d'incubateur jamais délivrés par l'État camerounais, aux côtés de hubs technologiques comme la JFN-IT et la Digital Transformation Alliance. En 2025, une enveloppe de 420 millions de francs CFA soutient 22 startups issues des incubateurs agréés, dont les cohortes du GFAC.
Le modèle d'accompagnement du GFAC repose sur trois piliers absents des incubateurs généralistes calqués sur la scalabilité numérique. Le premier déconstruit les barrières socioculturelles : modules de leadership féminin, gestion de la charge mentale, simulations de négociation face à un écosystème d'affaires encore dominé par les hommes. Le second mobilise une ingénierie financière inclusive, en synergie avec les Mutuelles Financières des Femmes Africaines, où la caution solidaire remplace la garantie foncière exigée par les banques. Le troisième organise un mentorat intergénérationnel : les incubées accèdent aux réseaux de fournisseurs et de distribution bâtis par les dirigeantes historiques du groupement, un capital social que la formation seule ne transmet pas.
Trois filières concentrent l'accompagnement. L'artisanat d'art valorise le rotin, le bambou, le bois, le cuir et la céramique, avec normalisation des fiches techniques pour répondre aux marchés publics et à l'hôtellerie locale. La mode et le textile transforment les stylistes informelles en gestionnaires de marques, en intégrant des étoffes traditionnelles comme le Ndop et le Toghu dans une logique de patronage industriel et de branding tourné vers la diaspora. Les arts visuels et le numérique culturel forment au droit d'auteur, à la protection auprès de l'Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle, et à la monétisation par abonnement ou licence sur les plateformes internationales, un défi proche de celui que rencontre l'industrie musicale camerounaise pour exporter son talent.
Deux programmes structurent l'exercice 2026. Émergence Créative, sur douze mois, conduit les porteuses de projet de l'idéation à la formalisation : immatriculation au registre du commerce, numéro d'identifiant unique, inscription fiscale. L'accélérateur Export & Scale prend le relais pour les structures de plus de deux ans, en synergie avec le Conseil National des Chargeurs du Cameroun, dirigé par Auguste Mbappe Penda. Les incubées y apprennent la logistique du fret, le suivi électronique des cargaisons et les formalités douanières, en vue du Salon International de l'Artisanat du Cameroun 2026. Cette logique de mise à niveau rejoint, dans un autre registre, celle du Women's Digital Center inauguré à Buéa pour les compétences numériques.
Le GFAC évalue à plus de 150 le nombre de femmes formées depuis la restructuration du siège, avec un taux de survie à plus de 3 ans des jeunes pousses accompagnées estimé autour de 72 %, contre une mortalité massive sur le reste du tissu entrepreneurial individuel. L'admission reste sélective : femmes camerounaises ou résidentes légales, idée avancée ou structure de moins de deux ans dans la mode, l'artisanat, le design ou les arts visuels, ancrage dans un savoir-faire local. Le dossier ou pitch deck précède un grand oral devant un jury mêlant cadres du GFAC, alumni et partenaires institutionnels. Le site historique du groupement connaît des interruptions fréquentes, ce qui impose de vérifier les dates de clôture directement auprès du secrétariat à Yaoundé.
Trois défis conditionnent l'horizon 2030. La concentration de l'activité à Yaoundé laisse à l'écart les savoir-faire textiles de l'Ouest et les artisanats du Grand Nord, ce qui appelle des antennes régionales. L'accélération numérique, plateformes d'apprentissage en ligne et marketplace labellisée GFAC, conditionne cet élargissement sans nouvel investissement immobilier lourd. L'alignement sur la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine, enfin, doit transformer l'accélérateur Export & Scale en véritable rampe de lancement, faute de quoi le marché intérieur camerounais, trop étroit, continuera de brider la croissance des entreprises créatives portées par des femmes.
