Fin mai, le Cameroun créatif vivait déjà sur deux tempos. À Douala, la galerie Doual'Art ouvrait le 28 mai l'exposition collective « Souffles, pour Koyo » pour honorer la mémoire de la curatrice Koyo Kouoh, dix-sept artistes camerounais réunis autour de son héritage jusqu'au 8 août. À Yaoundé, le Hilton refermait au même moment la 17e édition du Forum des Métiers de la Mode et du Design, placée sous le thème « Tisser les mondes » en présence de la première dame Chantal Biya. Imane Ayissi y présentait sa collection « Ikorrok », et le jeune Roméo Takeh Diinnyuy décrochait le prix Talents de Créateurs 2026. Deux scènes, un même mois, et la question qui ouvre ce bilan : cette intensité créative s'accompagne-t-elle d'une bascule numérique réelle, ou reste-t-elle portée par des formats classiques ?

Juin a répondu par contraste. Le mois s'est ouvert sur le deuil, avec la table-ronde de l'IRIC du 4 juin consacrée à Koyo Kouoh, puis la perte de Bassek Ba Kobhio, cinéaste fondateur du festival panafricain Écrans Noirs et auteur de « Sango Malo ». Le 24 juin, une cérémonie d'hommage rythmée par la musique rituelle Essani s'est tenue sur l'esplanade du Musée National à Yaoundé, avant son inhumation prévue ce 27 juin à Nindjé. Entre ces deux pertes, le calendrier n'a jamais ralenti. Yaoundé PhotoFest réunit du 25 au 28 juin une trentaine de photographes africains autour du thème « L'Afrique en mouvance », le Mbolé Mboa Challenge professionnalise un rythme né dans les veillées funèbres de Nkoldongo, et Afrowave transforme le stade annexe de Bonamoussadi en vitrine de mode éco-responsable et d'espaces

C'est dans ce calendrier dense que les trois portraits du #SamediHub publiés ce mois-ci par ECONUMA prennent leur relief. Ongola FabLab, à Yaoundé, illustre la version la plus aboutie de la fabrication numérique accessible : impression 3D, découpe laser et broderie numérique mis à la disposition de jeunes sans capital de départ, preuve qu'un outillage technologique peut exister hors des circuits de financement classiques. Up High Lab, à Douala, pousse la logique plus loin en se définissant comme un tiers-lieu Culture & Digital : studio de bande dessinée, résidences de danse et de mode, incubation culturelle pensée comme une chaîne de production. plutôt qu'un espace de diffusion isolé. La Villa des Créateurs, à Mbankolo, opère en synergie avec le Centre des Créateurs de Mode du Cameroun et revendique déjà plus de 350 créateurs formés, la preuve qu'un encadrement technique rigoureux peut structurer une activité artisanale sans intermédiaire commercial extérieur.

Ces structures prouvent que la jeunesse créative camerounaise intègre les outils technologiques dans ses dynamiques de production. Le Mbolé en offre un exemple historique, lui qui doit son hégémonie nationale à l'introduction de beats numériques et d'arrangements synthétiques en studio dès 2016 pour moderniser ses percussions acoustiques de rue. Cependant, le bilan de ce 26 juin 2026 petmet de mettre en lumière des angles morts structurels critiques. À Yaoundé PhotoFest, la conférence sur l'apport de l'intelligence artificielle appliquée à la conservation des fonds photographiques africains rappelle un vide crucial : la numérisation et la sécurisation des œuvres de bâtisseurs disparus tels que Bassek Ba Kobhio ou Koyo Kouoh demeurent largement insuffisantes. De même, les  débats sur la pérennité des institutions ont exposé l'absence de mécanismes de gouvernance légale capables de garantir la survie des centres culturels après la mort de leur fondateur.

Le 18 juin, l'écosystème créatif a gagné une légitimité économique d'un autre ordre. Dans le cadre de la deuxième édition de la Cameroon-EU Business Week, tenue du 12 au 21 juin à l'EuroVillage du salon Promote à Yaoundé, une journée entière a été consacrée aux industries culturelles et créatives sous l'intitulé « Les ICC comme moteur de développement économique », avec l'appui de la Banque Européenne d'Investissement (BEI). Hans Mbock, président de la Commission Marché du Groupement des Acteurs des Industries Culturelles et Créatives du Cameroun (ACTICCC), y a livré un diagnostic sans détour : le Cameroun n'exporte qu'un million de dollars de biens culturels, contre 52 millions de dollars importés. Gouvernance informelle, financement bancaire prudent face à l'immatériel, fiscalité inadaptée : les obstacles qu'il a listés recoupent presque ceux que ce bilan accumule depuis le début du mois. La même semaine, la série d'animation « Ina & Didi », produite par le studio camerounais Waanda Studio, y a remporté le premier prix ICC de l'Union européenne, preuve concrète qu'un récit culturel local peut devenir un produit numérique exportable.

Le bilan révèle pourtant des angles morts persistants. La conférence du 26 juin à Yaoundé PhotoFest, consacrée à l'apport de l'intelligence artificielle dans la préservation des fonds photographiques africains, a posé une question que personne n'a encore résolue : qui numérise, conserve et sécurise l'œuvre de Bassek Ba Kobhio, celle de Koyo Kouoh, et celle de toute une génération de créateurs disparus en un an ? Le débat organisé à Doual'Art sur la pérennité des institutions après la mort de leur fondateur a confirmé ce vide juridique. Sur le plan économique, l'enquête publiée le 12 juin par ECONUMA sur la monétisation des plateformes le confirme : TikTok exclut le Cameroun de son programme de rémunération, Meta réserve ses dispositifs les plus avantageux aux résidents nord-américains, YouTube demeure le seul accès officiel à un revenu publicitaire direct. La création culturelle camerounaise se numérise plus vite que les circuits censés la rémunérer, et plus vite aussi que les chiffres du commerce extérieur ne le permettent.

Ce qu'il reste à construire relève moins de l'outil que de l'architecture institutionnelle et financière. Un cadre légal pour les espaces culturels indépendants, suggéré dès les échanges de Doual'Art. Un centre national d'archives numériques souveraines, capable d'absorber les fonds audiovisuels et photographiques aujourd'hui menacés de dispersion. Des instruments de crédit adaptés à l'immatériel, alors que Creditinfo Central Africa, premier bureau d'information sur le crédit agréé en zone CEMAC, n'opère à Douala que depuis le 21 janvier, et que les lignes de garantie promises par la BEI et la Société Financière Internationale restent à déployer. Une passerelle, enfin, entre les lauréats techniques de la 5e Semaine de l'Innovation Numérique, dont les inscriptions sont ouvertes depuis le 22 juin, et les circuits de protection du patrimoine immatériel, la commission de sélection ayant déjà promis d'écarter tout projet réduit à un habillage d'intelligence artificielle importée. Sans ces relais, FabLabs, tiers-lieux et prix internationaux resteront des îlots prometteurs plutôt que les piliers d'une filière.

Juillet prolongera cette double trajectoire, entre mémoire et structuration. Yaoundé accueillera du 4 au 12 juillet la 51e session de l'Assemblée Parlementaire de la Francophonie, et l'Institut Français y projettera le 4 juillet le film d'animation camerounais « La Grotte sacrée ». À Douala, le grand Talk hommage à Koyo Kouoh se tiendra officiellement le samedi 5 juillet au Palais de la Culture Sawa sous l'égide d'ACTICCC et de la Ngondo Foundation, associant le modérateur Houajie Nkouonkam et des panélistes comme Henri Manga, Georges Dooh-Collins, Diane Audrey Ngako et Blaise Etoa pour penser l'art comme levier de transformation urbaine et économique, une rencontre initialement annoncée le 20 juin et reportée à cette date. L'artiste Annick MHT ouvrira du 7 au 21 juillet son exposition « L'Illusion du temps », et la Semaine de l'Innovation Numérique culminera du 27 au 31 juillet par un pitch final suivi de la remise du Prix Spécial du Président de la République. Le mois prochain dira si cet élan, désormais porté autant par les FabLabs de quartier que par les institutions financières internationales, se transforme en filière durable, ou s'il reste une promesse encore à tenir.