Depuis le 10 décembre 2025, MultiChoice n'existe plus en tant qu'entité indépendante. Le retrait définitif de ses actions de la Bourse de Johannesburg a matérialisé l'absorption complète par Canal+, créant un groupe qui contrôle désormais plus de 40 millions d'abonnés dans 70 pays. Pour le Cameroun, l'intégration opérationnelle est totale en avril 2026 : DStv, GOtv, CanalSat et myCANAL partagent des systèmes de gestion unifiés, des serveurs de streaming mutualisés et une direction régionale unique supervisée par David Mignot, CEO Afrique du groupe fusionné. La question n'est plus de savoir si cette recomposition aura des conséquences. Elles sont déjà là.

Ce que le téléspectateur camerounais paie et ce qu'il perd

La restructuration tarifaire frappe directement les abonnés. Le bouquet "Evasion+" a augmenté sous l'effet du renchérissement des droits sportifs. Le "Tout CANAL+" premium a suivi le même mouvement. L'introduction de la formule "Access+" enterre la télévision payante accessible aux classes moyennes : pour garder l'accès à la Premier League (sécurisée jusqu'en 2028) et à la Ligue des champions (jusqu'en 2027), les ménages camerounais doivent désormais basculer vers une gamme tarifaire supérieure.

Le groupe avance une justification technologique : décodeurs connectés dotés de recommandations par intelligence artificielle, interface myCANAL unifiée, personnalisation des contenus pilotée par Anne-Laure Tingry, Chief Data & AI Officer. La réalité structurelle est moins reluisante.

Ces hausses reflètent une position dominante sur un marché sans concurrence réelle. StarTimes affiche des tarifs agressifs, mais ne peut tenir face à l'exclusivité des droits sportifs et des séries premium. Les câblo-distributeurs locaux perdent du terrain : le renforcement de la lutte anti-piratage, rendu possible par les capacités techniques du groupe fusionné, accélère leur marginalisation.

Le groupe contrôle désormais l'intégralité de la chaîne de valeur : commande de contenu, distribution satellite, monétisation publicitaire. À chaque étape, la valeur générée revient au même acteur.

La fermeture de Showmax, effective au 30 avril 2026, prive les abonnés camerounais d'un accès direct aux productions originales anglophones haut de gamme qui faisaient la valeur distinctive de la plateforme. Acculé par des pertes dépassant 400 millions de dollars depuis 2023, le groupe a tiré le rideau définitivement. Les contenus migrent vers DStv Stream, mais la logique éditoriale a basculé : les 250 millions d'euros d'économies annuelles attendues de cette consolidation se traduisent par une réduction nette du volume de productions originales, pas par une réorientation créative.

La production camerounaise sous monopsone

Le terme exact est monopsone : un marché dominé par un seul acheteur. Pour la production audiovisuelle camerounaise, cette configuration redessine brutalement les rapports de force.

MultiChoice finançait historiquement des milliers d'heures de contenu local via Africa Magic et M-Net. Sous le nouvel ensemble, Canal+ a exigé des remises systématiques de 20 % sur les factures avant tout déblocage de paiement. Les enveloppes d'acquisition pour l'année budgétaire 2026 sont déjà épuisées dans plusieurs marchés, le groupe concentrant ses ressources sur quelques "blockbusters" panafricains au détriment d'une multiplicité de petits projets locaux. En Afrique du Sud, l'Independent Producers Organization a documenté le phénomène de "télévision zombie" : des projets approuvés, des budgets engagés, mais des paiements bloqués en attente de validation parisienne. Les décisions ne remontent pas vers Boulogne-Billancourt parce que le système dysfonctionne. Elles remontent parce que le système fonctionne exactement comme prévu.

À Yaoundé comme à Douala, de Vitna Media aux structures d'Ebenezer Kepombia, la pression prend deux formes. Commerciale d'abord : les critères de sélection reposent sur les données d'audience en temps réel collectées par les décodeurs connectés. Juridique ensuite : le groupe exige la cession totale des droits VOD, international et merchandising pour cinq à sept ans. Pressés par le besoin de trésorerie pour lancer leurs tournages, les producteurs acceptent ces clauses en renonçant à tout revenu différé. Sans propriété du catalogue, aucun levier de négociation ne subsiste.

La standardisation éditoriale approfondit cette dépendance. Les scénarios doivent se conformer à des formats conçus pour une diffusion panafricaine : dialogues neutralisés pour toucher tous les marchés du continent, cohérence visuelle imposée, budgets réduits pour tout projet jugé trop ancré localement ou trop ambitieux. Les productions camerounaises qui franchissent ce filtre se retrouvent reléguées en diffusion tardive ou sur des chaînes thématiques à faible portée, pendant que le prime time des chaînes principales est occupé par des productions nigérianes et sud-africaines doublées.

Le déséquilibre est chiffré : les budgets de production sud-africains dépassent 1,2 milliard de dollars sur trois ans. Le cinéma camerounais affronte cette concurrence sans disposer des mêmes ressources, ni des mêmes règles du jeu.

Les chaînes privées camerounaises (Canal 2 International, STV, Vision 4) subissent cette même asymétrie. Leur survie dépend de leur maintien sur le bouquet. Le groupe fusionné exploite ce levier pour durcir les règles de distribution et imposer des tarifs dévalués.

L'asphyxie s'étend au marché publicitaire. La régie intégrée du conglomérat, dirigée par Fahmeeda Cassim-Surtee, siphonne les budgets des grands annonceurs locaux (brasseries, télécoms, banques). Ces grands comptes délaissent l'achat d'espace fragmenté sur les médias nationaux pour privilégier la portée des packages panafricains.

Ce que chaque acteur peut encore faire

La réponse camerounaise à cet oligopole se joue sur trois niveaux distincts, avec des leviers réels mais des délais d'action courts.

La Loi de Finances 2026 instaure une taxe de 3 % sur les revenus des multinationales numériques via le mécanisme de « Présence Économique Significative ». Ces recettes, partiellement réaffectées à la création nationale, génèrent un contre-flux financier vers le secteur. L'enjeu de 2026 ne porte pas sur l'existence de ce mécanisme, mais sur son application réelle et la traçabilité des fonds vers les producteurs plutôt que vers le budget général.

Le CNC voit son rôle s'élargir : au-delà de la régulation déontologique, il devient médiateur économique chargé de vérifier que le groupe fusionné respecte ses engagements d'investissement local. Le décret de 2000 impose toujours un quota de production nationale dans les grilles. Mais la définition de « production nationale » pose problème : quand Canal+ détient l'intégralité des droits d'une série camerounaise, cette œuvre reste-t-elle « nationale » ? Le CNC doit clarifier ce point en 2026.

À l'échelle régionale, le Cameroun milite pour la création d'un Conseil Audiovisuel de la CEMAC, sur le modèle de l'ARCC dans la zone CEDEAO. Une instance régionale capable d'harmoniser les quotas de diffusion et les règles de concurrence permettrait de négocier collectivement avec un groupe dont le chiffre d'affaires dépasse celui de plusieurs budgets d'États de la zone. La décision de Canal+ de solliciter l'autorité de la concurrence CEMAC pour boucler le rachat de MultiChoice crée un précédent : le groupe a reconnu la juridiction régionale. Ce levier reste sous-exploité.

Les producteurs eux-mêmes ont des marges de manœuvre, à condition de les activer rapidement. La cartographie des interlocuteurs éditoriaux du groupe révèle des points d'entrée concrets : Fabrice Faux, Directeur Contenus pour l'Afrique Francophone, et Jean-Christophe Ramos, responsable des Affaires Publiques, constituent les relais locaux d'une structure centralisée. Connaître ces noms et les adresser directement vaut mieux qu'attendre un appel d'offres général. Les coproductions CEMAC, entre le Cameroun, le Gabon et le Congo, renforcent la valeur stratégique d'un projet pour un diffuseur qui raisonne par marchés régionaux. La maîtrise de la chaîne des droits reste toutefois indispensable : métadonnées fiables, cessions d'auteurs sécurisées, preuve de propriété sur chaque image. Sans cette base juridique, la négociation démarre dans un rapport de force défavorable.que image. Sans ce travail juridique en amont, la négociation commence sur un pied d'inégalité structurel.

La diversification défensive offre une dernière ligne de protection. Les créateurs camerounais qui construisent leur audience sur YouTube et TikTok avant de se présenter à Canal+ inversent le rapport de force : "Si mon programme cartonne en ligne, le groupe sera plus enclin à offrir de meilleures conditions pour l'exclusivité antenne." Le partenariat signé entre le CNC et TikTok sur la qualité des contenus ouvre un espace de régulation et de monétisation des nouveaux canaux de diffusion que les producteurs structurés ont intérêt à occuper.

Trois scénarios pour 2027

Le paysage audiovisuel camerounais à horizon 2027 peut évoluer dans trois directions, selon les choix faits dans les prochains mois.

Dans le scénario noir, les PME de production s'effondrent sous le poids des remises imposées et des cessions de droits léonines. Le marché s'inonde de contenus nigérians et sud-africains doublés. Les créateurs locaux se replient sur les réseaux sociaux sans modèle économique durable. La souveraineté culturelle cède.

Dans le scénario intermédiaire, le Cameroun conserve une visibilité sur les bouquets mais uniquement via des formats imposés par Paris. Les producteurs deviennent des exécutants techniques. La valeur financière s'évapore vers les actionnaires du groupe, et le talent camerounais sert de caution locale à une stratégie de domination globale.

Dans le scénario viable, l'application rigoureuse de la Loi de Finances 2026 réoriente les recettes fiscales vers la filière créative. Les producteurs structurés en syndicats refusent collectivement les clauses abusives de cession de droits. Les quotas de production nationale sont défendus avec des critères précis par le CNC. Des plateformes alternatives locales, financées par la taxe numérique, créent un contre-pouvoir au géant fusionné.

La fusion Canal+/MultiChoice est un fait accompli. Ce qui reste ouvert, c'est la réponse camerounaise et la vitesse à laquelle elle prend forme avant que les budgets parisiens de 2027 ne soient arbitrés sans elle.