L'intelligence artificielle (IA) au Cameroun, bien qu'encore en développement, offre des perspectives encourageantes pour les décideurs publics et les petites et moyennes entreprises (PME).
Le Cameroun a officiellement posé ses jalons sur l'IA. Le 7 juillet 2025, la ministre des Postes et Télécommunications, Minette Libom Li Likeng, a dévoilé la Stratégie Nationale d'Intelligence Artificielle (SNIA) lors de la deuxième édition des Concertations Nationales sur l'IA (CONIA 2025). L'ambition est explicite : faire du Cameroun le hub de référence en intelligence artificielle en Afrique, en misant sur des solutions souveraines, inclusives et durables, ancrées dans les réalités culturelles africaines.
Ce positionnement est soutenu par des objectifs mesurables. La SNIA vise à former 60 000 talents (dont 40 % de femmes), créer 12 000 emplois directs, faire contribuer l'IA à hauteur de 0,8 à 1,2 % du PIB, et développer 12 solutions IA souveraines à fort impact. L'horizon fixé est 2040.
Entre ces ambitions et le terrain, l'écart reste large. Le comprendre, c'est la condition préalable à toute décision opérationnelle.
1. L'état réel de l'infrastructure : ce que les chiffres révèlent
Aucune application d'IA ne fonctionne dans le vide. Les fondations physiques conditionnent les outils déployables, et au Cameroun, ces fondations restent fragiles sur plusieurs points critiques.
La connectivité : début 2025, le pays compte environ 12,4 à 12,7 millions d'utilisateurs Internet, soit 42 % de la population, avec 86 % des connexions effectuées via mobile. La couverture 3G/4G atteignait 75 % fin 2023. Le réseau 5G reste absent du territoire.
L'Internet Society attribue au pays un Indice de Résilience Internet (IRI) de 35 à 39 sur 100. Ce score illustre la dépendance du réseau à un nombre limité de câbles sous-marins, sans mécanisme de redondance robuste. La démonstration est venue le 23 octobre 2025, lorsqu'un incident technique sur le câble sous-marin West Africa Cable System (WACS), à la station d'atterrissement de Batoke près de Limbé, a fait effondrer le trafic internet des principaux opérateurs. MTN Cameroon et Orange Cameroun ont enregistré des chutes de trafic massives en quelques heures, une interruption sans filet de sécurité alternative.
L'électricité : 72 % de la population avait accès à l'électricité en 2023, en progression depuis 2021. Cette moyenne masque des disparités profondes entre les grandes villes et l'arrière-pays. Pour les développeurs d'IA, l'instabilité énergétique impose des architectures de type Edge AI, capables de fonctionner en mode déconnecté, avec les coûts supplémentaires que cela entraîne.
Les paiements mobiles : le Cameroun détient une position de force dans ce domaine. Le pays concentre 62 % des comptes de monnaie électronique de la zone CEMAC, avec environ 25 millions de comptes actifs en 2023. Cette infrastructure transactionnelle constitue le socle le plus solide pour des applications d'IA financière.
2. La SNIA : sept piliers, un datacenter souverain, et le pari ST Digital
La stratégie nationale s'articule autour de sept piliers couvrant la gouvernance, les infrastructures, la formation, la recherche, l'éthique, le financement et les partenariats internationaux. Sa mise en oeuvre implique la création d'une autorité dédiée, d'un conseil présidentiel et de cinq centres d'excellence répartis sur le territoire.
Pour l'exécution, Yaoundé a fait un choix stratégique concret. Le gouvernement camerounais entend s'appuyer sur l'expertise de l'entreprise locale ST Digital pour mettre en oeuvre la SNIA et renforcer sa souveraineté numérique. La ministre a déclaré : "ST Digital dispose d'un datacenter Tier 3, d'un cloud souverain et d'équipements dédiés à l'intelligence artificielle. ST Digital a le potentiel pour devenir un partenaire stratégique dans le développement de l'économie numérique au Cameroun."
Ce choix d'un opérateur local pour porter l'infrastructure IA répond à une préoccupation double : maîtriser les données sur le territoire national et échapper à la dépendance aux fournisseurs cloud étrangers. La Taxe sur les Services Numériques (TSR) de 15 % applicable aux services cloud étrangers rend ce positionnement économiquement pertinent, surtout pour les startups à budget contraint.
3. Les usages sectoriels déjà visibles : santé, agriculture, finance, éducation
L'IA n'est pas encore déployée à grande échelle au Cameroun. Quatre secteurs montrent cependant des signaux concrets, mesurables et documentés.
Santé : des centres de diagnostic privés à Douala intègrent des outils numériques pour améliorer le dépistage. Les structures les plus avancées ont réduit les erreurs de diagnostic de 30 %, avec un impact direct sur les délais de traitement. L'IA joue ici un rôle de triage, d'interprétation et d'orientation. Certaines initiatives ont fermé ou révisé leur modèle économique, signe que la viabilité financière reste le premier obstacle.
Agriculture : la startup CropIn utilise l'IA pour optimiser la production agricole via une plateforme d'e-vouchers soutenue par la Banque mondiale. Les agriculteurs connectés à ce dispositif ont observé des hausses de rendements allant jusqu'à 20 %. La FAO complète cette dynamique avec des programmes d'imagerie satellite pour la cartographie des cultures.
Finance : l'événement le plus structurant de 2025 dans ce secteur est le partenariat signé le 2 juillet entre Ecobank et Google Cloud. Cet accord vise à renforcer les capacités numériques de la banque en Afrique, notamment dans les domaines des paiements, des transferts d'argent, de l'analyse des données et de l'automatisation de ses services. Ecobank intègre les technologies avancées de Google Cloud, notamment Apigee pour la gestion d'API et BigQuery pour l'analyse de données, pour simplifier les transferts d'argent, améliorer l'accès aux paiements et proposer des services financiers personnalisés sur plus de 33 marchés africains. Pour les PME camerounaises, ce partenariat signifie un accès progressif à des outils d'analyse anti-fraude et de scoring financier alimentés par l'IA.
Éducation : des initiatives soutenues par l'UNESCO visent à personnaliser l'apprentissage en adaptant les méthodes pédagogiques aux besoins identifiés de chaque élève. Les écoles pilotes qui ont déployé ces outils affichent des améliorations de 15 à 20 % des résultats scolaires. Le dispositif reste expérimental, mais les chiffres justifient l'investissement.
4. L'écosystème entrepreneurial : Silicon Mountain, Douala et les acteurs privés
La scène tech camerounaise repose sur deux pôles géographiques aux trajectoires contrastées.
Silicon Mountain à Buea reste le berceau symbolique de l'innovation technologique camerounaise. Fondée sur la communauté de l'Université de Buea, avec des événements comme le Silicon Mountain Conference (SMCON) qui réunit plus de 500 participants chaque année, la zone a souffert du conflit séparatiste dans la région du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. ActivSpaces, l'incubateur phare, maintient ses activités sur trois pôles (Douala, Buea, Bangangté), mais l'élan des années 2015-2018 n'a pas été retrouvé.
Douala prend progressivement le relais comme hub opérationnel. Des initiatives privées comme Azamra Finance Technologies (Fintech) et Yango Ventures (e-commerce, SaaS B2B) investissent, percevant un potentiel inexploité dans un marché de 29,5 millions d'habitants à la population jeune et connectée. KmerTech et le réseau de structures d'accompagnement à l'entrepreneuriat innovant structurent progressivement l'écosystème local, avec le soutien de l'Union européenne et de la GIZ.
Les startups à surveiller en 2025 couvrent la santé numérique, la fintech, l'agritech et la logistique. Les noms qui reviennent : My-CoolPay et Maviance côté paiements mobiles, CamPay, Diool et PaySika dans le traitement transactionnel, avec des ambitions de montée en gamme via l'IA embarquée.
5. Les quatre obstacles qui bloquent l'industrialisation
Nommer les freins avec précision est plus utile que de les minimiser. Quatre obstacles structurels conditionnent la trajectoire de l'IA camerounaise.
La connectivité instable : l'incident du câble WACS d'octobre 2025 l'a démontré sans ambiguïté. Un seul point de défaillance physique suffit à paralyser le trafic national. Tant que la redondance des infrastructures internationales n'est pas garantie, les applications d'IA critiques (santé, finance, gouvernance) restent exposées.
Le déficit de compétences : la SNIA a identifié ce maillon comme prioritaire. Les ingénieurs en apprentissage automatique, data engineers, spécialistes MLOps et référents éthique manquent à tous les niveaux. Le RAI-Multilab de l'Université de Yaoundé II ouvre des pistes concrètes de formation locale, mais les volumes restent insuffisants face à la demande.
La qualité des données : les jeux de données locaux sont dispersés, souvent de qualité variable, sans cadre d'interopérabilité. Les applications d'IA de précision (diagnostic médical, prévision agricole, scoring financier) dépendent de la disponibilité de données structurées et fiables. Ce chantier conditionne l'efficacité de tout le reste.
Le financement patient : l'écosystème regorge de concepts et de projets pilotes. Le passage à l'industrialisation, avec des déploiements chez des hôpitaux, des municipalités ou des exploitations agricoles à grande échelle, nécessite un financement de long terme que les investisseurs locaux peinent encore à mobiliser.
6. Ce qui peut accélérer dès maintenant : le plan concret
La route vers 2040 se construit sur des décisions prises en 2025 et 2026. Quatre leviers sont actionnables sans attendre.
Infrastructures ciblées : étendre la 4G là où l'impact économique est mesurable, déployer des caches locaux, construire des petits datacenters régionaux. Le modèle ST Digital est reproductible dans d'autres villes. Chaque point gagné sur l'IRI réduit l'exposition aux incidents du type câble WACS.
Formation par projets : les résidences techniques, stages mixtes entre écoles d'ingénieurs et services publics, laboratoires d'IA responsable (comme le RAI-Multilab) forment les talents plus vite que les cursus classiques. La cible de la SNIA (60 000 personnes formées d'ici 2040) dépend de la vitesse d'amorçage de ces dispositifs.
Commande publique exigeante : l'État peut catalyser l'adoption en intégrant des critères d'IA dans ses appels d'offres. Des métriques d'impact claires (délais, précision, économies réalisées) et des exigences d'explicabilité des algorithmes créent un marché local structuré.
Partenariats sobres : les cas d'usage à fort impact immédiat, une heure gagnée sur la saisie comptable, un point de précision en plus dans le diagnostic, une fraude détectée avant qu'elle ne se produise, construisent la confiance et justifient les investissements suivants mieux que les grands discours de vision.
Tableau de bord : les repères chiffrés pour décider
| Indicateur | Valeur | Année | Source |
| Utilisateurs Internet | 12,4-12,7 M (42 % population | 2024-2025 | DataReportal |
| Connexions mobiles | 86 % des accès | 2025 | DataReportal |
| Couverture 3G/4G | 75 % du territoire | 2023 | GSMA/ITU |
| Résilience Internet (IRI) | 35-39/100 | 2023 | Internet Society |
| Accès à l'électricité | 72 % | 2023 | Banque mondiale |
| Comptes Mobile Money | 25 M (62 % CEMAC) | 2023 | BusinessInCameroon |
| Objectif emplois SNIA | 12 000 directs | 2040 | MINPOSTEL |
| Objectif talents SNIA | 60 000 (40 % femmes) | 2040 | MINPOSTEL |
| Contribution PIB visée | 0,8-1,2 % | 2040 | MINPOSTEL |
Où sont les opportunités d'emploi
L'IA génère une demande de profils techniques que le marché camerounais ne couvre pas encore. Les créneaux les plus actifs en 2025-2026 : développeurs et ingénieurs en apprentissage automatique, data analysts et data engineers, spécialistes vision par ordinateur, référents conformité et éthique IA, formateurs techniques.
Les incubateurs (ActivSpaces, O'Botama Lab à Yaoundé) et les programmes universitaires dédiés (RAI-Multilab à l'Université de Yaoundé II) constituent les points d'entrée les plus structurés pour intégrer ces filières.
Le Cameroun ne part pas de zéro. Il part d'une base de paiements mobiles solide (leader CEMAC), d'une communauté de développeurs active héritée de Silicon Mountain, d'une stratégie nationale désormais formalisée et d'un premier partenariat infrastructure avec ST Digital. Les signaux sectoriels dans la santé, l'agriculture et la finance produisent des résultats mesurables.
Ce qui manque : la redondance réseau, le volume de compétences formées et le financement à long terme pour passer des projets pilotes aux déploiements d'envergure.
La clé reste la même qu'à Douala, Yaoundé, Garoua ou Limbé : des projets sobres, mesurables et arrimés au terrain.
